La symbolique de la Madone de Port Lligat

La symbolique de la Madone de Port Lligat (peinture de Salvador Dali)

 

(huile sur toile 366 x 244 cm – 1950)

"Pendre sacré le sevrage du meuble-aliment : au lieu d'un trou dans le dos de ma nourrice, un tabernacle dans le torse de la Vierge-Gala et un autre tabernacle, contenant le pain divin, ouvert dans le corps de Jésus".

 

Voici l'une des plus belles ouvres que j'aie rencontrée parmi celles que je connaisse de Dali. Que pourrait-on trouver de plus parfait dans la facture d'un Raphaël, déduction faite de l'insolite ? Pour ma part, je pense sincèrement que l'intelligence et le métier de Dali dépassent. foncièrement les opinions classiques ampoulées qu'on nous a inculquées, et dont nous restons esclaves ; adorant sans jugement bien des "maîtres", spécialistes du pompier religieux.

Nous en sommes abreuvés sous l'étiquette d'un Art qui n'est malheureusement que de pacotille, qu'une imagerie d'Epinal saint Sulpicienne.

 

Quelle horreur, dira t-on, la Vierge et le petit Jésus sont percés comme une maçonnerie !! Bien sûr, Si l'on ne veut pas voir plus loin que ces deux fenêtres ouvertes sur un infini, c'est lamentable. Mais à défaut du corselet de Marie et du nombril du petit Jésus, Dali y a placé bien plus, en ouvrant ces corps comme deux portes délivrant à l'homme les symboles de la Mer et du Ciel.

La beauté, la sérénité de ce bambin divin sont impressionnantes de majesté. Son corps est le Pain de Vie, porte ouverte sur la lumière du Monde. Il faut passer à travers lui pour être, pour être lui dans son ampleur cosmique.

En effet, il tient la boule des mondes de la main droite. A gauche, le Livre de la Connaissance. Vous remarquerez que la boule et le livre ne reposent sur rien, que c'est lui qui en est leur gravitation inversée. Son corps lui-même ne repose pas sur Marie, il est en lévitation.

C'est l'apesanteur de l'Esprit qui peut "marcher sur les eaux", sans jamais s'enfoncer dans les leurres et les artifices.

La parole "mon joug est léger", trouve ici sa justification, de même que "Je suis la Lumière et la joie", car un tel enfant est l'antithèse du Christ sanglant. Il faut tout de même savoir que c'est environ 500 ans après la mort de Jésus qu'on voit apparaître le crucifix, le Christ sanglant en croix.

Cet enfant, est le But, l'éternelle jouvence. Le crucifié est en vérité le symbole du refus criminel des hommes devant la démonstration d'une autre aperception des choses et des actes, d'un autre Royaume que notre Terre, d'une autre Vie que celle de l'épreuve de nos facultés et de notre cœur.

Regardez ses jambes, elles forment une croix et le chiffre 4, symbole de la Matière. C'est sur cette dimension que l'Humain, inhumé pour émancipation, doit s'exhumer de l'humus, comme une graine divine laborieuse à s'épanouir. La légèreté qui se dégage de cet ensemble exprime celle qui manque à nos appréciations matérialistes trop exclusivement attirées par leur tangibilité et qui nous empêchent de comprendre leur complexe de transmutation. Dali ne se lasse pas de nous montrer cette Matière, et j'utilise un jeu de mots Matière à "ré-flexion", en reflet sur une réalité plus vaste et aussi tangible aux sens exercés.

L'Humanité et l'Esprit sont aussi liés que Marie et Jésus. Ce que l'Eglise n'a pas compris c'est l'Androgynat de ce Concept Immaculé à réaliser. Qui ne sait encore que le mot MARIE est l'anagramme d'AIMER et qu'il est la Clef du MARIAGE de la Terre au Ciel…?

C'est pourquoi Dali, inspiré, peint toujours l'indispensable Marie dominant la Terre ou présidant son sujet. Elle est donc "la Porte du Ciel" pour qui se nourrit dans l'équilibre des deux pains de vie Matière-Esprit ; la Matière étant l'apparence de la Réalité de l'Esprit.

On remarquera que la porte de l'enfant est située aux "entrailles" de Marie, dont il est le fruit, comme l'humain de la matière. "le fruit de vos entrailles…" terme révélateur pour qui sait lire tous les mots liturgiques et qui a "des oreilles pour entendre" ! Ces deux portes, à double sens, sont représentatives de la première naissance matricielle et de la seconde en esprit. Ce pain en est l'obligatoire com-UNION.

La perle piriforme qui décore l'épaule gauche de Marie rappelle sa source des eaux primordiales originelles et la Mer, insigne d'Initiation, de la connaissance des causes et des fins du Monde. Dali, par ailleurs, attribue la forme de poire à la Terre.

La reproduction de la couverture n'est que le motif central du tableau de Dali. En page XXII, la reproduction com-plète vous fait découvrir que Marie est entourée d'un portique en maçonnerie délabrée qui se scinde dans l'espace en quatre blocs indépendants. Le nombre 4 représente la dimension de notre matière située dans la durée du Temps ; elle se compose des 3 dimensions géométriques du volume hauteur, largeur, profondeur, ce qui représente l'Espace, et en plus l'unité de Temps. Il serait trop long d'en disserter, mais sachez que l'ésotérisme du nombre 4 est nécessairement lié au Temps et qu'il caractérise donc l'Espace-Temps, la première dimension de l'Humain vers ses autres "trans-mutations" alchimiques dimen-sionnelles et que les religions appellent en gros le Ciel, la vie éternelle…

Au-dessus de cet ensemble pictural préside une coquille marine de laquelle est suspendu un ouf au bout d'un fil, vers la tête de la Vierge. C'est L'Œuf du monde, l'homme, suspendu entre ciel et terre, car il doit se nourrir et éclore des deux mondes pour Etre.

Quantité d'autres objets agrémentent le message de Dali, mais il faudrait des heures pour les commenter.

M'étendant sur le symbolisme, je regrette de ne pouvoir prolonger une dissertation sur la qualité extraordinaire de ces portraits, des chairs, des lumières, des expressions.

 

 

André Bouguénec