La symbolique de l’oreille à la Madone

La symbolique de l'oreille à la Madone (peinture de Salvador Dali)

 

(huile sur toile 223 x 190 cm – 1958)

"Tableau presque gris qui, vu de près, est une abstraction ; vu à deux mètres, il devient la Madone Sixtine de Raphaël ; à quinze mètres appa-raît l'oreille d'un ange mesurant un mètre et demi qui, peinte avec l'anti-matière, est donc pure énergie. Idée alchimiste de l'oreille. Idée rabelaisienne de la naissance par l'oreille".

Ce tableau est un chef-d'œuvre de métier pictural. Observez sa composition réalisée en imitation de TRAME d'imprimerie. C'est un pointillisme qui détient deux sujets intégrés.

 

La Madone (ndlr : la MATER), dit Dali, est peinte avec l'antimatière. En effet, si l'on suppose que les points sont les atomes qui composent l'apparence de la matière, l'effigie véritable, elle, apparaît entre ces atomes, sous l'aspect d'une buée colorée…
Que signifie ce symbole de la duplicité des apparences ? Ce tableau est un message et une clef. Il s'adresse à ceux "qui ont des oreilles et n'entendent point, des yeux et ne voient point". Toujours Dali pose un piège sur le formalisme de l'apparence des choses et des êtres. Il veut que nous percevions des réalités à travers les premières significations habituelles.

Il veut nous faire entendre que d'autres, plus réelles, sont cachées dans ou entre celles-ci. Son antimatière, c'est l'Esprit-Energie qui régit tous les rouages cosmiques, biologiques et sensitifs. Regarder une chose de près n'apporte qu'une "signification" littéralement qui fait signe, donne un signe, un signal, c'est tout, mais tout signe, signe et désigne autre chose. Ce que fait l'homme ou la science, misérablement : ils ne s'arrêtent qu'aux signaux, et c'est la méconnaissance des Réalités.

Or, dit Dali, reculez, prenez de l'espace et vous verrez ce qui est "figuré" par l'antimatière. Prendre du champ, c'est pouvoir allier les éléments les plus disparates, les plus étran-gers, et donc percevoir en profondeur CE qui les structure et les régit. Tout champ visuel s'agrandit alors dans une Sémantique générale enrichissante, car l'erreur humaine au contraire, est de ponctuer le détail comme une règle générale. Ainsi, l'analyse de la Connaissance ne peut se faire que dans le champ de l'Entendement lié au Temps, à l'Espace et à l'Esprit ; alors la Matière et la raison de la matière de l'homme se dévoilent.

Reculez, dit Dali, tâchez de percevoir l'antimatière, et selon la distance vous distinguez telle ou telle chose. Mais notre monde possède l'optique de l'immédiate jouissance : posséder, toucher, prendre, en avoir tout de suite "plein la vue", mais sans mérite, bien sûr et sans jamais mobiliser l'essence même de son être, de sa propre antimatière… Qui, tend l'oreille à l'Ange pour renaître ?

Et maintenant, que signifie ce billet blanc ? C'est le message vierge de l'antimatière, à découvrir… en soi pour l'y inscrire ! Il révèle, par la perle, la verticalité de toute chose et donc la Connaissance qui ne vient que d'en-Haut.

Autre chose, cette oreille quasi invisible, symbolise le fait que l'homme qui veut comprendre, doit avoir de… L'ENTENDEMENT. En effet, tout ce qu'il percevra par l'ouïe a en réalité une figuration, un visage. C'est un mot, une forme, un être, un concept, qu'il lui faut situer dans l'antimatière de la pensée et de l'esprit pour le coordonner en des myriades de cir-cuits inconnus. Et le miracle se produit, des clichés superposés ou défilés s'émanent dans la conscience où la notion d'idée se fait chair, pratique, vivante, c'est du Verbe manifesté.

C'est l'oreille d'un Ange, dit Dali. Mais angelus signifie "messager". Rares sont ceux qui écoutent le message des sons que masquent les mots, et dont l'alchimie est nécessaire pour leur entendement antimatière, c'est-à-dire divin, au sens de Connaissance Cosmique. Car la lettre tue, Si l'Esprit ne la vivifie! Tendre l'oreille, c'est exercer tous ses sens à la Quête des mystères murmurés.

Cette Madone revient souvent dans l'œuvre de Dali. Elle est Tout ce qui nourrit et protège l'éclosion de l'humanité vers sa destinée antimatière. Elle est à la fois la Maternelle Nature, sa Matière Matrice, sa leçon de Sagesse où l'Esprit est inscrit. Elle porte son enfant humanité, comme nous le verrons dans "La Madone et l'enfant au pain", jusqu'a sa résurrection de la dimension terrestre où il est enfermé.

Et Dali dit: " Idée alchimiste de l'Oreille ". En effet, l'Alchimie est la laborieuse conjugaison d'éléments simples, ou Communs, lourds ou symboliques, c'est une matière première, qui, par une certaine fusion, va donner un amalgame précieux : l'OR de l'Entendement, l'Or liquide de l'Esprit des choses, leur Quinte-Essence. Les alchimistes cabalent volontiers entre les mots aurum, l'or et ora : la parole. Et c'est pourquoi : "Silence est d'Or", car il n'est fait que d'Entendement. "Que ceux qui ont des oreilles entendent" disait Jésus ! Et alors, que fallait-il donc entendre par là, le comprenez-vous un peu mieux ?

Voyons maintenant : "L'Idée Rabelaisienne de la Naissance par l'oreille". Mais c'est tout simplement parce qu'il y a tout un monde artificiel ironique, de masques, d'artifices, de symboles, entre la Figuration de Dame Nature et la Réalité céleste ou cosmique. Le mot Nature veut dire : qui fait naître. Il est évident que l'homme reste un enfant, tant qu'il ne trans-mute pas cette Nature et SA nature. Nécessité divine de lui donner des images enfantines afin qu'il les "identifie" à des réalités ; elles seront "édifiantes" pour lui, s'il les devine, et deviner c'est une "divination", c'est devenir divin. Je n'en dirai pas plus. Mais considérez Mesdames et Messieurs, que de voir les hommes continuer, s'obstiner à adorer leurs jouets qui ne correspondent plus avec une certaine maturité d'une partie de leur esprit, a de quoi provoquer le gros rire de Rabelais ou de Dali, sinon leur souffrance avec une amertume désespérée.

Alors cette trame d'imprimerie, qu'elle est-elle ? Oh, une curieuse coïncidence Rabelaisienne, de la feuille de chou journalistique et de l'oreille en désignation argotique, toutes deux organes d'information Cela signale que le Verbe, c'est aussi tout langage issu d'entre l'alpha et l'oméga, le A et le ZED, commencement et fin de toutes choses exprimées, donc créées. Car sans langage, ni entendement, aucune conscience ne peut naître, encore moins découvrir sa Source de Vie. C'est donc ici une idée christique de seconde naissance de l'homme, de sa conscience commune en une nouvelle aperception de l'Esprit en toute chose.

Et c'est cela la fameuse "Con-Version", ce renversement de conscience, c'est cela la véritable "COM-UNION" avec la Lumière, le Pain du Ciel. Or, chers amis, comment n'imagi-nez-vous pas que l'Esprit ne puisse faire autre chose que… de l'esprit ! Et sans dramatiser, car l'Esprit est Commencement et Fin de toute chose, aucune brebis, jamais, ne restera égarée dans le cours des "demeures" dimensionnelles qui l'attendent, ailleurs, dans cette "anti-matière" qui nous attend tous.

Cette naissance rabelaisienne signifie que l'esprit, le sel de l'esprit, (que cet étrange curé de Meudon de nos clas-siques n'a pas ménagé dans ses ouvres), est aussi un élément d'éveil, d'exercice, de jeu divinatoire de l'alchimie de la Parole. Le rire est le propre de l'homme, a dit Bergson. Malheureusement on a voulu nous faire croire que le mysticis-me était funèbre. "Je suis la Lumière et la Joie" a dit le Verbe. Mais il est vrai que nous avons tout fait pour les éteindre.

Pour Dali, l'Oreille est le Pavillon de la Sagesse, de la Marie Esotérique. Pour lui, le sanctuaire de la Madone, c'est l'Entendement.

Il introduit cette Madone dans beaucoup de ses ouvres. Ainsi, pour illustrer mon interprétation de cette oreille, je rappelle qu'en Décembre 1966 était organisée par Radio-Luxembourg, une Exposition universelle des "Noëls du Monde". Or, 65 Nativités de tous pays s'installèrent, chacune avec son originalité propre, à l'Aéroport d'Orly, choisi pour cet événement.

Dali fut sollicité pour la France. Sa crèche fut une immense oreille, et, dans ce "pavillon" auriculaire, il installa le Verbe enfant, les personnages habituels venant du tympan, visible comme la coupe d'un tunnel.

Mais personne, ni dans les nombreux commentaires de presse sur cette clownerie de Dali, ne comprit ce "SON et LUMIERE" dans l'Enfantement et l'Entendement du Verbe-Dieu en toute oreille humaine. Gérard de Nerval avait compris ceci, lorsqu'il écrivait "A la Matière même un Verbe est attaché".

 

André Bouguénec